Tribune sur l’Europe de la défense (L’Humanité, 20/02/2017)

La politique européenne de sécurité et de défense commune (PESDC) est une invention du temps de paix. C’est ainsi qu’au lendemain de la chute du mur de Berlin les Européens tirèrent les conséquences de la « fin de l’histoire » – considérant que l’ennemi avait disparu, que les menaces s’effaçaient durablement du continent mais que l’Europe, soucieuse d’inspirer au reste du monde la force de ses valeurs et de son modèle, continuerait d’agir sous l’étendard du « soft power », y compris par des moyens civilo-militaires. Il ne s’agissait donc plus de se défendre, mais de parachever l’œuvre communautaire par des institutions communes en matière de défense et de sécurité. Ce qui n’est pas rien. Profitant des dividendes de la paix, les Européens baissaient la garde, certes, mais progressaient dans le sens d’une Europe plus intégrée. Ne boudons pas les acquis de cette période.

Il se trouve toutefois, qu’en temps de guerre, cette politique a produit les effets les plus contraires : sous la pression simultanée du chaos syrien, de la crise des migrants et de l’affirmation croissante des puissances militaires révisionnistes, la solidarité européenne est aujourd’hui gravement mise à l’épreuve par notre impuissance collective.

Il faut sortir de cette situation, en commençant par rappeler des évidences.

La première est que, ces vingt dernières années, les Etats européens, dont la France, ont allégé leurs outils de défense nationaux au sacrifice de la sécurité de tous. Or, c’est la robustesse et la crédibilité de notre défense qui ont donné à l’Europe 70 ans de paix. Il est donc temps de retrouver de la puissance : j’observe que la plupart des Etats européens en tirent aujourd’hui la leçon en investissant à nouveau dans leur défense. La France, touchée au cœur du sanctuaire national, a fait appel, avec succès, à la solidarité de ses partenaires européens et, surtout, a fait le choix d’infléchir très nettement sa politique budgétaire en faveur de la défense.

La seconde est qu’il ne peut y avoir de monnaie sans défense : ce sont des éléments de souveraineté indissociables sur le long terme. Le dollar aurait-il le même statut hégémonique si l’armée américaine était moins puissante ? Il n’y a donc aucune contradiction théorique entre une monnaie commune, fondée sur des règles partagées de discipline et de cohésion budgétaire, et une défense crédible, basée, elle, sur l’effort consenti par chacun des Etats de la zone euro en faveur de leur outil militaire.

La troisième est que l’architecture de sécurité européenne est soutenue principalement par deux piliers, l’Union européenne et l’Otan. Il est évident, en temps de guerre, que la défense de l’Europe reposera, non pas sur l’utopie d’une armée européenne, mais bien sur les outils de défense de chaque Etat membre, à commencer par ceux des alliés européens. Or, les efforts ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre, et pourtant ils profitent à tous. D’un côté la France, qui paye le prix le plus fort dans l’intérêt de la sécurité de l’Europe, ne respecte pas les traités européens mais profite de la stabilité de l’euro, d’un autre côté l’Allemagne ne remplit pas ses obligations militaires mais profite du parapluie de l’OTAN. Il y a à cet égard une injustice certaine à pénaliser la Grèce pour ses déficits excessifs alors que son effort de défense profite à toute l’Europe en pleine crise des réfugiés.

Par conséquent, l’appartenance à la zone euro ne saurait durablement empêcher ses membres de disposer des capacités militaires correspondant à leurs engagements et à leurs responsabilités internationales, sous peine de conduire les populations vers des choix souverainistes contraires à la cohésion de l’Europe.

L’Europe, de plus en plus seule face à son destin, devrait relever la garde, mais ses Etats sont surendettés et n’ont plus de marge de manœuvre. Il faut donc trouver une solution politique de compromis qui préserve à la fois l’avenir de notre défense et la construction européenne.

Une idée fait son chemin, celle d’un fonds européen de défense visant à soutenir les efforts nationaux de chacun à raison de la dette formée par leurs dépenses militaires. Ce serait l’instrument par excellence de la solidarité européenne, puisque ce fonds, destiné à financer les dettes nationales de défense passées et les investissements d’avenir utiles à la sécurité collective, profiterait à l’ensemble des membres de l’Union européenne. Le Brexit et la présidence Trump offrent une occasion historique de mettre en œuvre ce projet.

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